Susciter l’envie

Fin de journée, on se trouve un coin pour bivouaquer un peu à l’écart d’un petit village proche de Karakol.

Au bout du chemin, un cul-de-sac imposé par un ravin formé par un affaissement de terrain. Nous n’irons pas plus loin. Un jeune homme sort d’un champ, sa bêche à la main. Je lui fais quelques mimes pour savoir si nous pouvons dormir ici ce soir et il est acquiesce. Il est curieux et semble avoir envie de discuter avec moi.

Il commence à faire nuit, la pluie se met à tomber, Hanaé fait une crise et Mathis hurle de faim. Le moment est mal choisi mais il est délicat de décliner l’invitation.

Une fois encore Google nous offre ses services pour la traduction même si souvent le résultat est incompréhensible …

Ce jeune homme de 21 ans s’appelle Mohamed et est musulman (moi non, malgré la barbe, mais je commence à me faire à cette réaction depuis que nous sommes dans ce pays). Après la présentation classique de ce notre voyage, vient la question classique qui revient quasiment à chaque fois : « Mais comment pouvez-vous voyager sans travailler pendant aussi longtemps? » On a appris à faire face à cette question : « et bien nous louons notre maison en France, et puis on a beaucoup travaillé pendant de nombreuses années pour mettre de l’argent de côté ». Habituellement cet « justification » suffit, mais pas aujourd’hui. Mohamed me répond : « Tu sais ici, j’aurais beau travailler dur toute ma vie, je ne pourrais jamais mettre assez d’argent de côté pour voyager ! ». Je reste sans argument à cette réponse …

Il est vrai que la différence du coût de la vie joue beaucoup dans le financement de notre voyage, mais c’est un point que je n’aime pas trop évoquer car il suscite toujours l’envie et une certaine incompréhension (pourquoi quelqu’un qui possède tous le confort chez lui éprouve-t-il le besoin de venir dans des pays « moins développé » ?).

Le luxe relatif de notre camping-car en est bien le symbole : eau presque courante, électricité, chauffage, cuisine au gaz, douche et toilettes. C’est bien plus que ce que la plupart des gens ont chez eux. Alors même si on prend toujours soin d’éviter de susciter l’envie en évitant tous signe de « richesse » et en essayant de faire le moins « tâche » possible dans le paysage ; il y a des choses qui ne trompent pas.

Mohamed en a bien conscience et me demande d’accepter d’être son « boss » et l’emmener en France enfin qu’il puisse travailler pour moi. Il me demande le prix d’un billet d’avion pour Paris, ainsi que le salaire français moyen. Même si cela ne le fera pas changer d’avis, pour contre balancer l’écart énorme avec les salaires kirghiz, je lui indique aussi quelques prix chez nous : 1 kg de tomate, un sandwich, une nuit d’hôtel ou encore d’une location d’appartement.

La conversation dérive ensuite sur la religion. Il me remercie d’avoir accepté de discuter avec lui alors que je ne suis pas musulman. Je ne comprends pas bien cette réaction alors il m’explique que c’est parce que je ne crains pas qu’il commette un attentat envers ma famille. Je peux dormir tranquille il ne viendra pas tuer mes enfants dans la nuit ou se faire exploser avec une bombe. Il m’explique que ceux qui font ça ne sont pas des vrais musulmans et qu’ils n’ont pas compris la volonté d’Allah. Sur le coup, j’ai presque envie de rire mais il dit ça avec un tel sérieux que je comprends rapidement le poids qui pèse sur ses épaules et qu’il a conscience de l’image négative des musulmans véhiculée par les attaques terroristes. C’est sur cet échange touchant qu’il me souhaite une bonne nuit (non sans avoir oublié l’habituelle séance selfies).

séance selfie

Le lendemain matin nous constatons les ravages de la pluie durant la nuit. Le ravin s’est transformé en torrent de boue et il y a d’énormes trous un peu partout. Après le petit dej’, 3 gamins (9, 10 et 12 ans) surgissent avec leurs chevaux et leur chien. Ils sont très sympathiques mais très excités. Ils nous parlent en kirghiz et on comprend qu’ils nous réclament des cadeaux. J’ai l’impression que notre présence ici à rapidement fait le tour du village. Ce n’est pas dans notre éthique de distribuer des cadeaux sans raisons même si sur le coup, ça fait plaisir à tout le monde. Les gamins ne semblent pas tenir compte de notre position. Alors pour éviter que ça ne dégénère on décide de lever le camp. Ils semblent finalement avoir compris et proposent gentiment de nous ouvrir la route avec leur cheval en nous indiquant les affaissements de terrain et les trous à éviter. La tension est redescendue et je trouve ça très aimable de leur part. Non sans hésitation, je décide finalement de sortir la GoPro pour immortaliser le moment. Dès que le plus jeune de trois l’aperçoit, il fait aussitôt demi-tour avec son cheval, passe le bras par la fenêtre et tire dessus pour me l’arracher des mains en hurlant que c’est pour lui ! Je lui retire fermement et m’empresse de la fourrer hors de vue. Vexés, les 3 gosses repartent dans une autre direction et nous continuons notre route. D’abord énervé contre ces enfants, je me dis finalement que c’est moi qui ai été bien bête d’avoir tendu le bâton pour me faire battre. Au bout du chemin, on aperçoit ces 3 gamins en compagnie de Mohamed qui nous salue amicalement. Sa présence semble avoir apaisé leurs esprits.

Un moment fort dans ce voyage qui nous montre que l’incompréhension peut-être à l’origine de bien des maux. Nous le savions déjà mais il est primordial de faire attention à l’image que l’on peut renvoyer et en particulier quand la barrière de la langue se transforme en véritable rempart.

5 thoughts on “Susciter l’envie

  1. Très intéressant ce récit, une belle leçon d’humanité. Difficile d’imaginer les écarts de richesse à travers la planète dans notre confort occidental. Merci beaucoup de nous avoir transmis tout ça.

  2. Mais rappelle-toi en Côte d’Ivoire, on en a souvent discuté avec les Ivoiriens et Agnès et Assa car souvent confrontés à la situation…
    Bises à vous et on vous souhaite encore de belles expériences…

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